Covid19 en Afrique subsaharienne : un frein ou une aubaine pour la couverture sanitaire universelle ? 

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De manière générale, une pandémie bouleverse cruciale, le quotidien de la vie humaine. Ce bouleversement est donc, tout d'abord sanitaire, ensuite social et enfin économique. Et il est beaucoup plus significatif dans les pays pauvres. 

La covid19 ne déroge pas à cette règle, bien que la catastrophe sanitaire annoncée en Afrique par certains, n'ait pas eu lieu comme nous l'avons longuement expliqué en avril 2020, au travers l'article  «  L'Afrique : Nouvel épicentre du Covid19! RDC : la catastrophe sanitaire promesse n'aura pas lieu ! » . [1] 

La question majeure est celle de savoir quelle est la conséquence de cette pandémie au regard de la promesse faite, par la plupart des pays de l'Afrique subsaharienne lors de l'assemblée générale des Nations Unies, pour atteindre une couverture sanitaire universelle (CSU) d'ici 2030.   

D'ailleurs, la République Démocratique du Congo se distingue dans cette dynamique, en se dotant déjà d'un Conseiller Spécial du Chef de l'état en charge de la CSU et qui est en même temps, le Coordonnateur de la TaskForce contre la Covid 19.

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La CSU (vise à fournir à toutes les personnes un  accès aux services de santé de qualité suffisante dont elles ont notamment besoin  : la prévention, la promotion, le traitement, la rééducation et les palliatifs. Et s'assurer que l'utilisation de ces services n'expose pas les bénéficiaires à des difficultés financières.)

Elle  suppose un investissement dans le secteur de la santé, dans une vision systémique pour relever le système sanitaire dans son ensemble: nous  pensons à la redevabilité, la formation du personnel soignant, au paiement de salaires, à l’équipement et l’accessibilité des centres hospitaliers,  l’eau potable, électricité, la numérisation etc...

Et pourtant, cette crise sanitaire a pour conséquences majeures, le ralentissement économique,  ce qui veut dire des difficultés financières à prévoir pour les populations et pour les gouvernements mais à différentes échelles. 

L’impossibilité d’assurer les services de santé pour d’autres maladies : certains programmes de vaccination et de lutte contre certaines maladies ont été interrompus dans plusieurs pays en voie développement, à cause cette pandémie. 

Les conséquences économiques et sanitaires, pourraient nous amener à une conclusion simpliste selon la quelle, la promesse faite, par  la plupart des pays de l’Afrique subsaharienne lors de l’assemblée générale des Nations Unies, pour atteindre une couverture sanitaire universelle (CSU), serait irréaliste ou devrait être repoussée à un futur lointain. 

Et pourtant, dans ce contexte, les pays à haut revenu se sont distingués par plusieurs mesures, afin de soutenir l’économie de leur  pays et celle du monde. Les pays à faible revenu, en majorité de l’Afrique subsaharienne ont donc bénéficié d’aides de ces partenaires au développement dont malheureusement, la gestion a suscité controverses et suspicions dans plusieurs pays bénéficiaires, la RDC y compris.

Il est vrai qu’on assiste depuis le début de la maladie en Afrique, à un déferlement de financement vertical des partenaires au développement sans vision holistique, juste des lignes budgétaires ouvertes  pour une maladie.  Très clairement, ces aides ne peuvent pas avoir un impact sur les systèmes de santé dans son ensemble car elles restent ciblées.

Cependant, les leaderships de nos autorités peuvent nous aider à tirer les draps de nos côtés dans la gestion de cette pandémie. La majorité des mesures sont dictées par la plupart des pays partenaires au développement et qui sont en même temps les plus touchés. Ces mesures sont donc, logiquement des réponses directes à la crise sanitaire telle que perçue dans ces pays. Les autorités africaines devront garder à l’esprit que la question de CSU, suppose un renforcement du système de santé dans une vision systémique.  L’appel à un financement horizontal doit être la priorité dans les échanges avec les partenaires afin de pouvoir répartir les financements de manière équitable, entre les différentes branches du système de santé.

Une autre situation que les pays de l’Afrique subsaharienne pourraient tirer à leur avantage, pour la matérialisation de la promesse relative à la CSU d’ici 2030, dans le cadre de cette gestion de la Covid-19: Il s’agit du dispositif pour accélérer l'accès aux outils de lutte contre la COVID-19 nommé  -ACT-A-. Il (ACT-A) réunit des gouvernements, des scientifiques, des entreprises, la société civile, des organismes philanthropiques et des organisations mondiales œuvrant dans le domaine de la santé (la Fondation Bill & Melinda Gates, la Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies (CEPI), FIND, l'Alliance GAVI, Le Fonds mondial, Unitaid, Wellcome, l’OMS, et la Banque mondiale)[2].  

Il doit permettre de développer, produire et distribuer plus vite et équitablement les traitements, vaccins, diagnostics et renforcer les systèmes de santé pour faire face à la pandémie. Quatre axes de travail se dégagent clairement :

  1. Les produits de diagnostic
  2. Les traitements
  3. Les vaccins
  4. Et le renforcement du système de santé

Les états s’étaient engagés à soutenir ces quatre axes de manière équitable mais dans les faits, ce soutien est plus orienté vers le pilier vaccins. Il représente deux tiers des investissements au sein de ACT-A. On connait tous, l’importance du vaccin qu’il est  indispensable pour enrayer définitivement la pandémie. Mais il est important de rappeler ici les rôles si précieux des autres piliers surtout pour la RDC, concernant le processus relatif à l’implémentation de la CSU d’ici 2030.

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Les outils de diagnostics et de traitement permettent de détecter les personnes atteintes et de correctement prendre en charge les malades. Et en plus, l’efficacité et le déploiement de la réponse médicale est intrinsèquement dépendante du niveau de préparation et du bon fonctionnement des systèmes de santé. Sans un soutien accru, les systèmes de santé risquent de ne pas être en mesure de déployer les nouveaux outils dans de bonnes conditions[3]. Nous pensons à la qualité des infrastructures, du personnels soignant etc.. 

Les autres piliers sont donc aussi importants que celui des vaccins. Cela l’est davantage, pour la plupart des pays africains subsahariens (à l’exception de L’Afrique de sud)[4] et en particulier, RDC : le besoin de vaccination est plus important dans d’autres continents que dans cette partie du continent. Les pays africains sont moins touchés par cette pandémie, il est toutefois judicieux de se tourner vers les autres piliers qui, à notre avis, dépasseraient la question de l’éradication de la pandémie. Ils touchent au système de santé dans son ensemble, ce qui est une très bonne chose pour l’implémentation de la CSU. 

Notre réflexion sur les outils à lutter contre la maladie doit être calquée à notre réalité actuelle. Cela parait inapproprié de vouloir imiter certaines mesures prises par les pays occidentaux et cela contribue à entretenir le scepticisme sur la maladie et à la théorie du complot sur le vaccin.

A titre d’exemple en RDC,  les voyages par voie fluviale ou routière à l'intérieur du pays, aucun PCR n’exigé mais par avion l'examen est obligatoire. Alors que nous savons dans quelles conditions ces voyages sont organisés et comment les gens sont entassés dans des conditions inhumaines  sur ces bateaux et camions.

L’Afrique subsaharienne doit orienter ses actions dans le sens du renforcement structurel de ses systèmes de santé publics. Avec un objectif double, c’est à dire l’amélioration de leur résilience et de leurs capacités de réponses aux chocs tels que les pandémies ainsi que l’accès équitable aux soins de santé primaires de qualité[5]. Elle doit mettre en exergue, ses spécificités afin de répondre efficacement à cette crise sanitaire. Ce qui serait également une avancée importante dans le processus pour atteindre une CSU

En plus les pays africains doivent lutter contre les brevets et les droits exclusifs des sociétés pharmaceutiques, qui empêchent le partage des connaissances alors que les recherches ont été financées par l’argent public. Ce partage aiderait plus la recherche et les systèmes de santé  africains que le don de lot de vaccin tel qu’il est procédé actuellement.  

Cette pandémie, nous rappelle clairement que les déterminants de la santé sont multisectoriels. La construction des systèmes de santé centrée sur une vision biomédicale sensu stricto, de la maladie est dépassée.

 La pandémie n’est pas seulement une question de virus mais elle révèle également les inégalités sociales évidentes. À titre d’exemple, certains travailleurs ont été bien plus exposés que d’autres : si deux tiers des cadres ont pu passer au télétravail, la quasi-totalité des ouvriers et trois quarts des employés ont été contraints de continuer à travailler en dehors de chez eux. Les premières études menées, montrent que ce sont les plus pauvres qui ont payé le plus lourd tribut en France et aux USA.[6]

En Afrique par contre, les inégalités se sont plus révélées dans les conséquences de mesures de confinement. La majorité de la population habituée à vivre au jour le jour, a vécu plus difficilement ces mesures par rapport à la minorité de la classe moyenne et bourgeoise. Et en ce qui concerne la maladie, elle a causé plus de dégâts chez les nantis qu’auprès des pauvres. Dans certains pays, les pauvres l’ont qualifiée même de la maladie des riches.

Nous restons convaincus que l’implémentation de la CSU est encore possible. Elle n’est pas une action ponctuelle qui touche à une branche de la santé mais elle est plutôt un long processus qui doit se dérouler dans la durée et en plusieurs étapes et selon une vision systémique. Les problèmes résultant de la crise sanitaire peuvent être un frein à ce processus mais surtout pas un obstacle infranchissable.

La RDC devrait donc gérer cette pandémie, en fonction des besoins majeurs de sa population et  selon une vision sanitaire systémique. Penser à soi, ce n’est mauvais. Cependant,  elle devra convaincre ses partenaires au développement dont les financements ont une part importante dans ses différents systèmes de santé. Et pour ce faire, il faudra faire preuve d’un leadership exceptionnel afin de les convaincre de nos priorités.

 

Patrick Ndjadi Ombombo

Expert en Couverture Soins de Santé

Défenseur du Droit à la Santé 

patrickndjadi@cramurdc.org

+32473672186

+243994469950


[1]  « L'Afrique : Nouvel épicentre du Covid-19 ! RDC : la catastrophe sanitaire promesse n'aura pas lieu ! »,  http://www.cramurdc.org/index.php/72-cramu/526-urgent

[6]  «La Santé face aux inégalités et aux discriminations», L. Braverman et A. Loretti, p.8